Magazine Libération - 30 mai 2005

 

Les anges ont leur jardin à Eloie

Une part du cimetière de ce village près de Belfort est consacrée aux foetus.

Par Marie-Joëlle GROS

lundi 30 mai 2005 (Liberation - 06:00)

Belfort envoyée spéciale

 

Au fond du cimetière d'un village de campagne, à Eloie (Territoire de Belfort), un espace est aménagé sous les arbres. On l'a baptisé le Jardin des anges et il peut accueillir 52 sépultures. Pour le moment, il n'y en a qu'une, avec une plaque mortuaire sans date de naissance ni de décès. L'inscription précise seulement : «Terry Franze 10 novembre 2004». Nathalie Franze, 40 ans, visite régulièrement le Jardin des anges. «C'est important de pouvoir se recueillir», commente-t-elle.

«Epreuve terrible». Le 10 novembre 2004 est la date de son dernier accouchement. Mais il a été bien différent des trois précédents qu'elle avait vécus. Ce jour-là, elle a accouché d'un foetus de 20 semaines, né sans vie. «Ça peut paraître étonnant, mais j'en garde un souvenir merveilleux. C'était la rencontre avec cet enfant tant désiré, malgré tout.» Pas d'acte de naissance, pas de certificat de décès. Quelques jours auparavant, une amniocentèse avait révélé une trisomie 21. L'équipe médicale avait proposé une interruption médicale de grossesse (IMG) : «Cette décision a été une épreuve terrible. J'ai pensé à mon bébé et à ce que j'allais devenir. Pas à mon mari, je n'ai pas honte de le dire. C'est aussi très difficile pour les pères, mais différemment. Il comprenait que notre projet d'enfant ne pourrait pas aboutir. Il me voyait souffrir et ne savait pas comment m'aider.» Après l'IMG, le couple est incapable de se parler pendant de longues semaines. Chacun reste emmuré dans son silence.

Deux mois et demi après l'accouchement, Nathalie Franze reçoit un appel de son gynécologue. L'hôpital de Belfort-Montbéliard, avec lequel il travaille, lui propose de voir le foetus, conservé le temps de l'autopsie nécessaire aux examens médicaux. Dans cet hôpital, une sage-femme, Agnès Terzibachian, veut mettre fin «à la conspiration du silence» qui règne dans les services de maternité, quand la mort s'y invite. Elle explique que les médecins, ne parvenant pas à admettre l'échec d'une grossesse, préfèrent fuir ces femmes et leur souffrance. D'autres ont «des phrases malheureuses, comme souvent l'entourage en pareille situation. On conseille aux femmes d'oublier vite pour mieux s'en remettre. Mais banaliser ce deuil ne les aide en rien». Année après année, la sage-femme a convaincu son service et le conseil général de créer un lieu d'inhumation pour les foetus. Une dérogation à la loi qui autorise depuis 2001 l'inhumation des foetus de 22 semaines, pas en dessous (lire ci-contre). Après de longues discussions, le Jardin des anges d'Eloie a été inauguré, début mai.

«Peur d'être jugée». Nathalie Franze n'arrivait pas à surmonter son épreuve. Elle était allée voir le foetus à la morgue. «Je n'ai pas osé emporter un appareil photo, dit-elle. J'avais peur d'être jugée, qu'on me prête des désirs morbides. Et je n'aurais jamais osé donner à développer de telles pellicules.» Elle est repartie avec une photo médico-légale donnée par l'hôpital. Mais elle se sentait toujours seule, désemparée au point de passer des nuits entières sur des sites Internet : «J'avais besoin de discuter avec des femmes qui avaient vécu la même tragédie que moi.» Beaucoup d'entre elles s'interrogent sur le devenir des corps après une interruption médicale de grossesse. D'ordinaire, l'hôpital les nomme «pièces anatomiques» et les brûle. «Ça a choqué certains d'apprendre que j'avais fait enterrer mon enfant, raconte Nathalie Franze. Les gens voulaient que je remonte la pente, vite. Ils me disaient : "Mais enfin, Nathalie, tu n'as pas perdu d'enfant..." Si, j'ai perdu un enfant. Et je dis d'ailleurs maintenant que j'ai été mère quatre fois.»

Une fois sa décision prise de faire inhumer le foetus, elle n'en parle pas tout de suite à son mari. «Il voulait que tout ça reste entre nous, dans notre jardin secret. Moi, je voulais au contraire le crier haut et fort. Et consacrer du temps à cet enfant que je n'ai pas pu laver, habiller, nourrir.» Elle contacte les pompes funèbres, fait fabriquer un cercueil sur mesure. A l'inverse de son mari, elle ne croit pas en Dieu. Il n'y a pas eu de cérémonie religieuse. Ils ont tenu à être tous les deux seuls au Jardin des anges, ce jour de janvier. «Après l'enterrement, mon mari allait mieux, lui aussi. Les gens me le disaient. Ce rituel nous était nécessaire.»

«Phénomène de société». Ils avaient choisi le prénom Terry en famille, au cours de la grossesse. Après l'accouchement, ils ne l'ont pas utilisé. Il s'est finalement imposé avec la décision d'inhumer le foetus. La concession au cimetière d'Eloie ne vaut que pour cinq ans. «Ça me laisse du temps pour surmonter», poursuit Nathalie Franze. Après plusieurs mois en arrêt de maladie, elle a perdu son travail d'expert-comptable et suit maintenant une formation pour s'occuper d'enfants.

La sage-femme de l'hôpital de Belfort-Montbéliard estime être «au coeur d'un phénomène de société» : «Les grossesses sont investies de plus en plus tôt, les couples voient leur enfant à l'échographie, ils se sentent très vite parents. Il y a des secrets de famille, des non-dits qui fabriquent des troubles transgénérationnels pour moins que ça.»

 

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